Quand on prend Dieu au mot

Dans mon récit je parle quelquefois de Dieu. Il a toujours été à mes côtés : depuis que j'étais tout petit lors du bombardement, et plus tard, tout au long de ma vie, même si je n'en avais pas conscience... jusqu'en 1971.

Un jour de mars 71, parmi le courrier, nous trouvions une lettre de ma sœur Henriette avec laquelle nous n'avions plus de rapports depuis quelques temps, en raison de querelles, qui existent d'ailleurs dans les meilleures familles, surtout quand il y a neuf frères et sœurs ! Elle nous écrivait que Dieu, dans sa grande bonté, l'avait guérie ; qu'elle voulait à présent vivre comme une vraie chrétienne et que le devoir d’une vraie chrétienne était de faire la paix avec sa famille et ses amis. Elle nous demandait donc pardon et désirait nous revoir. Esther et moi avons dit en chœur qu'elle n’allait déjà pas bien avant, mais que là, elle était devenue complètement folle : aller dans une église ! Elle n’était plus du tout fréquentable ! Et j'ai oublié cette lettre.

Un dimanche de juin de la même année, en revenant de quelques affaires qu’il m'arrivait de conclure le dimanche matin, j'ai eu la surprise de voir ma sœur Henriette et son mari Hubert en grande conversation avec Esther. Ils sortaient du culte, et sont venus nous rendre visite. J’ignorais alors que mon épouse avait répondu à la fameuse lettre, longtemps après que nous l'ayons reçue. Elle m'a expliqué plus tard que la lettre lui avait donné à réfléchir, parce qu’Henriette nous demandait quand même pardon, et surtout qu'elle parlait de Dieu. Cela avait beaucoup frappé l'esprit d'Esther : "c'est un sujet sérieux" me dit-elle. Toujours est-il qu’après les salutations et quelques mots échangés, Henriette nous invita à venir déjeuner chez elle, et nous avons accepté de bonne grâce.

J'ai eu alors droit au récit détaillé de la guérison miraculeuse de ma sœur, guérison divine, affirmait-elle. Elle souffrait du pancréas, maladie qui paraît-il "ne pardonne pas" ! Les médecins lui avaient dit la vérité, c'est-à-dire qu'il ne lui restait plus beaucoup de temps à vivre. Elle n'avait plus droit qu'à une biscotte et un thé le matin, et un poisson maigre à midi et le soir. Elle avait même songé à se suicider parce que, disait-elle, elle ne voulait pas "crever à petit feu" devant son mari et sa fille. Elle nous a fait rire en racontant que, comme elle cuisinait tous les jours pour son mari et sa fille, quand elle les voyait ingurgiter la nourriture, elle avait souvent envie de se mettre en colère, de crier, ou même pire ! Elle avait des crises atroces de plus en plus rapprochées, elle n’en pouvait plus et elle maigrissait à vue d'œil.

Un jour, dit-elle, je me trouvais chez ma coiffeuse, et tout à coup j'ai eu une très forte crise. Immédiatement, la coiffeuse et son mari se sont mis à prier pour moi, à haute voix, avec toute la ferveur de leur foi, devant tous les clients qui se trouvaient dans le salon. Je me suis sentie soulagée immédiatement, mais étonnée de les voir ainsi prier devant tout le monde. Ils m’ont expliqué qu'ils étaient membres d'une église où, entre autre, on priait pour les malades ; alors, puisque j'étais malade, ils n'allaient pas attendre dimanche prochain pour prier pour moi ! Il fallait le faire de suite. C'est à cause de cela que le dimanche suivant, Hubert et moi sommes allés dans cette église. Toute l'assemblée a prié pour moi, et j'ai été complètement guérie. "La preuve : je suis toujours là. En fait, je peux manger de tout. Les médecins n'en revenaient pas, mais ils ont bien été obligés de constater la guérison totale."

Dans ma tête, son histoire était toute différente : si elle est tombée malade, c’est tout simplement parce que justement elle avait des "histoires" avec tout le monde, surtout avec les membres de sa famille, et à présent qu'elle a fait la paix avec tous, son corps est rétabli et elle est guérie. Ce n'est pas plus compliqué que cela, et surtout pas par une baguette magique ! Esther me faisait remarquer, malgré tout ce que je pouvais dire, que c’était grâce à Dieu qu'elle allait mieux : "parce qu'elle est allée dans cette église, parce qu'elle a été entourée de gens pleins de foi, qu'elle a pris elle-même la décision de suivre l'enseignement de la Bible, et de se faire baptiser par immersion. C'est à cause de tout cela qu'elle a reçu une grande paix en elle, et alors son corps s’est rétabli. Et n’oublie pas que c'est du pancréas qu'elle souffrait, ce n'est pas rien, le pancréas ne guérit pas comme cela, par magie, simplement parce qu'on a changé de caractère. Il y a autre chose, quelque chose de plus fort que nous. Moi, j'y crois à sa guérison divine : c'est un miracle". Mais moi, je restais sur mon opinion.

Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’un mois plus tard Esther accepta d'accompagner Henriette et Hubert au culte dans cette fameuse église ! Non seulement ce dimanche-là, mais tous les autres. Même durant la semaine elle partait le soir pour assister à différentes réunions. Je me disais que, pendant ce temps-là, elle ne faisait rien de mal... Mais, tout de même, j'étais intrigué ! Et petit à petit, je commençais à m'intéresser à ce qui se passait dans cette chapelle à miracles. Je lisais les nouvelles communautaires que ma femme laissait (volontairement) traîner sur la table. Je suis allé l’attendre à la sortie du culte et un dimanche, je suis entré dans l’église juste avant la fin ; un autre, je suis entré un peu plus tôt, et ainsi de suite.

Un beau jour de décembre, Esther m’annonça qu’elle allait se faire baptiser par immersion. Vous savez : ce truc de Jean-Baptiste au Jourdain qu’on lit dans la Bible ! J’ai assisté du fond de la salle à la cérémonie et je dois dire que c’était très émouvant, mais sans plus. Pour moi, cela en est resté là.

En février 72, nous sommes partis en vacances en Afrique. Nous étions bien installés dans un hôtel tout neuf à Dar es Salaam, en Tanzanie, quand nous fîmes la connaissance de deux couples d'Allemands. Les deux hommes et moi, nous nous amusions à nous lancer un ballon crevé en criant "patch !" et chaque fois que nous nous rencontrions dans l’hôtel ou ailleurs, le seul mot était : patch ! C’est idiot, mais cela suffisait pour nous amuser et sympathiser, d’autant plus qu’ils ne parlaient pas un mot de français, et moi pas un mot d’allemand ! Et si je me hasardais à sortir un mot suisse allemand qui me restait de Berne, ils ne comprenaient rien ! Chaque fois que je voulais leur dire quelque chose de plus intelligent que "patch", j’étais obligé de faire traduire par ma femme.

Quelques jours après, j’ai constaté que l’un deux ne venait plus à la piscine : il avait mal à l’estomac, m’expliqua son ami. Dommage, me dis-je. Mais quatre jours plus tard, je vis dans le hall de l’hôtel mon ami allemand, affalé dans un fauteuil, avec une mine de déterré ! Esther lui demanda ce qui lui arrivait et me dit : Il a un ulcère à l’estomac et ses médicaments ne lui font plus d’effet. Il doit retourner dans son pays le plus tôt possible. Son épouse était effectivement à la réception pour tenter de réserver deux places sur un avion qui les ramènerait en Allemagne. Depuis quatre jours, il ne buvait que de la camomille, et il n’avait plus dormi tant il avait de douleurs. Je lui fis demander s’il ne voulait pas essayer les médicaments du pays et lui proposai de l’amener chez un médecin. Comme nous allions en ville ce matin-là, je l’aurais volontiers amené chez un spécialiste. Mais il ne voulut pas car il ne songeait plus qu’à une chose : retourner chez lui et se faire opérer. Sur le chemin de la ville, dans la voiture que nous avions louée à notre arrivée, tout en conduisant je me mis à penser au "fameux Dieu" de ma sœur. Au-dedans de moi, je lui parlai : si tu existes vraiment, si c’est vrai que tu as guéri ma sœur, si tu es réellement celui qu’elle dit, alors, tu vas me guérir cet homme, tout de suite, et alors, je te fais la promesse de croire en toi, j’irai à l’église tous les dimanches et je ne faillirai jamais à ma parole. Ces pensées me firent même sourire et je m’entends encore me dire : "cause toujours, ce n’est pas demain la veille que cela va arriver, je ne risque absolument rien !" Nous avons fait nos achats et j’ai oublié ce qui s’est passé dans mon esprit.

De retour à l’hôtel, après une bonne douche, frais et dispos nous nous asseyons à notre table habituelle. Je promène un regard circulaire dans la salle à manger, pour voir si tout le monde est là, s’il y a de nouvelles têtes, si tout est en place. Et, surprise ! Je vois quatre personnes à la table de nos amis allemands. Mais, c’est lui, il n’est pas parti ! Il n’a sûrement pas pu avoir de places d’avion. Et il mange ! Il mange, lui qui depuis quatre jours ne pouvait plus rien avaler ! Et tout haut, je m’entends dire un mot plus fort que "zut" ! Esther me demanda ce qui m’arrivait et je lui désignai "mon Allemand" en train de manger. - Et alors, tout le monde mange dans une salle à manger ! - Oui, mais lui, il était malade, il devait rentrer chez lui. - Il n’a pas trouvé de place pour le retour, il partira peut-être plus tard. - Oui, mais il mange ! Il n’est plus malade ! Et moi je vais être obligé de venir au culte avec toi tous les dimanches ! - Ah ! parce que tu as prié pour lui ? - Non, pas exactement. Enfin… j’ai parlé à Dieu : je lui ai demandé de guérir ce type, et je lui ai fait la promesse que je croirai en lui, et surtout que j’irai à l’église tous les dimanches ! Il faudra quand même que tu lui demandes ce qui s’est passé, pourquoi il est encore là, et comment il a réussi à manger de nouveau.

Après le repas, les clients avaient l’habitude de prendre le café dans les fauteuils bien rembourrés du hall. Impatient d’avoir plus de détails sur la santé de mon ami, je demandai alors à Esther d’aller prendre de ses nouvelles. Voici sa réponse : Oui je vais très bien. Je ne sais pas ce qui s’est passé, je n’y comprends rien. Tout d’un coup, mes douleurs ont cessé totalement, j’ai attrapé une de ces faims, j’ai mangé, et je me sens mieux que jamais. Je ne comprends pas. J’ai annulé mon retour, et j’ai bien l’intention de terminer mes vacances ici jusqu’au bout. Je n’y comprends rien, c’est comme un miracle ! ET moi donc, mon pote ! Je me dis que c’est tant mieux pour lui, mais moi, j’ai maintenant une belle promesse à tenir. Je me suis fait avoir…

Avec mes amis allemands, j’ai continué à "patcher" dans la piscine encore deux semaines, jusqu’à leur départ. Bien plus tard, j’ai réalisé l’humour de Dieu : moi, comme beaucoup de Français, à qui on avait, à l’époque de la guerre, inculqué de la haine pour les Allemands, qui étaient les ennemis de ce temps-là, il a fallu que je sympathise avec le seul groupe d’Allemands qui se trouvait dans cet hôtel, alors qu’il y avait toute sorte de nationalités !

Je l’ai tenue, ma promesse, jusqu’à ce jour ; au début, presque à contrecœur, mais j’avais tellement peur que cet homme tombe à nouveau malade, même si je ne le voyais pas. J’allais au culte, presque uniquement par obligation, mais, après quelques temps, tout a changé. Je me suis engagé comme moniteur à l’école du dimanche, poste que j’ai beaucoup aimé, et que j’ai tenu jusqu’en 1988, lors de mon départ pour Monaco. Ma foi s’est encore affermie lors d’une entorse luxée survenue en jouant au ballon, et qui a été guérie en une nuit, grâce aux prières de l’assemblée. Le médecin qui devait me mettre un plâtre ne me croyait pas, il n’arrêtait pas de me montrer la radio de la veille, en disant : -C’est impossible, j’ai la preuve ici, vous aviez une entorse luxée ! C’est impossible, je n’ai jamais vu cela. Esther a été également guérie d’une maladie qui avait duré onze années. Ma mère, à qui j’ai eu l’occasion de parler de Dieu, a vécu elle-même une guérison spectaculaire, lors de son séjour à l’hôpital, où les médecins ne lui donnaient plus d’espoir ; elle est sortie de l’hôpital complètement guérie, sans intervention. Et dans tous les risques que j’ai pris dans mon travail, dans tout ce qui m’est arrivé depuis mon enfance, la main de Dieu était sur moi.